• Juliette Parchliniak

LUTTE CITOYENNE FACE À LA SÉGRÉGATION CONTEMPORAINE *

Mis à jour : janv. 9

En Belgique, une initiative originale

En 2014 puis en 2015 sont arrivés en Belgique un grand nombre de réfugiés originaires de Lybie, de Syrie, d’Irak, d'Afghanistan ou encore du Pakistan, fuyant leurs pays ravagés par la guerre, les conflits ou l’avancée de l’ei, et pour beaucoup errant suite au démantèlement de « la jungle » de Calais. Devant l’absence de réaction des pouvoirs publics les citoyens Bruxellois se mobilisent pour organiser leur accueil. Le désormais célèbre « Parc Maximilien » situé près de la Gare du Nord à Bruxelles voit alors transiter six cents à huit cents personnes chaque jour. Une organisation se dessine : des centaines de personnes s’agitent en tous sens, des tentes sont dressées, une cuisine est construite au milieu du camp, des sanitaires de fortune sont installés, les associations humanitaires prennent place autour. Par la détermination enthousiaste dont ils font preuve, les citoyens bénévoles parviennent à créer une certaine zone de confort pour les réfugiés éprouvés par leur voyage, si bien que le jour où le gouvernement se décide à mettre en place un camp, sans sanitaire ni cuisine celui-là, seules quatorze personnes s’y rendent [1]. Au-delà de ce qui apparaît vite être des effets d’annonce, Theo Francken mène une politique migratoire bien plus ferme que celle de ses voisins européens, la Belgique a ainsi procédé à l'expulsion de plus de 10.000 étrangers cette même année 2015. Après quelques mois et avec l’arrivée de l’automne le camp Maximilien est démantelé pour raisons sanitaires et les réfugiés ayant introduit une demande d’asile seront finalement pris en charge au petit château fedasil.

Durant l’été 2017 une deuxième vague de personnes fuyant toujours la Syrie mais également certains pays d’Afrique noire comme le Soudan, l’Érythrée, le Nigeria ou encore la Guinée, arrive à Bruxelles. Beaucoup « tentent leur chance » chaque semaine, soit tentent de gagner l’Angleterre en embarquant clandestinement dans les camions qui franchissent la Manche. La loi Dublin et la politique adoptée ces dernières années en France comme en Belgique, qui leur est de plus en plus hostile, les découragent à introduire ici une demande d’asile. Ils se retrouvent ainsi laissés à leur sort de sans papiers, et donc sans droits, par les autorités publiques, empêchés de traverser la frontière et à la fois sans cesse menacés d’être placés en détention ou « reconduits » aux frontières de l’Europe. Vaille que vaille, les citoyens bénévoles se rassemblent alors à nouveau autour des réfugiés du parc Maximilien et réinstallent un fragile campement. Cependant des interventions policières menées à l’aube viennent bientôt surprendre les réfugiés dans leur sommeil avant l’arrivée de l’équipe bénévole, leurs affaires sont confisquées et certains sont arrêtés et conduits en « centres fermés ». Après deux ou trois de ces opérations, visant à répondre aux quotas prévus de reconduite à la frontière [2], l’équipe bénévole lance l’opération « un camp sans femmes », visant à mettre à l’abri des arrestations et de la détention les femmes et les enfants. La mobilisation inattendue des citoyens acceptant de loger chez eux ces femmes et ces enfants, le temps d’une nuit, les pousse bientôt à tenter de loger chaque nuit tous les réfugiés dormant au parc. La plateforme d’hébergement citoyenne se constitue alors rapidement, s’étendant bientôt à toute la Belgique. Elle rassemble à ce jour 38 000 sympathisants sur sa page Facebook – c’est en effet sur le réseau social que tout s’organise. Depuis six mois, environ quatre cents personnes sont logées chez des citoyens Belges, Bruxellois, Flamands et Wallons, dans un rayon de deux cents kilomètres et pour une ou plusieurs nuits, avant de revenir vers le parc où s’accomplit chaque soir un nouveau dispatch [3].


Organisation et action de la plateforme

Parallèlement c’est toute une organisation qui se met en place et se perfectionne au fil des jours et des semaines. La plateforme Deux euros cinquante se charge de récolter les dons grâce auxquels les bénévoles de la Brussel Kitchen préparent chaque jour quatre cent cinquante repas qui sont distribués le soir au parc. À côté des hébergeurs, on trouve aussi les chauffeurs qui se chargent de conduire les « invités » dans les familles ou de les reconduire au parc. Les colibris entreprennent quant à eux de faire des courses, préparer et apporter des repas ou des colis, ou encore faire des lessives afin de soulager dans leur tâche les hébergeurs. Enfin les stockeurs collectent chez eux les vêtements, chaussures, produits d’hygiène, duvets, téléphones, chargeurs et autres produits nécessaires aux hébergeurs et aux réfugiés qui voyagent avec le moins de choses possibles pour se déplacer aisément et éviter les saisies par la police – qui confisque parfois jusqu’à leurs chaussures. La plateforme citoyenne se subdivise bientôt par régions et à Bruxelles par quartiers afin de faciliter les trajets, les échanges et les informations entre les membres de ce vaste réseau. Les familles peuvent ainsi s’organiser entre elles et soulager un peu l’organisation au parc. Au début de cette année, la ville de Bruxelles a mis à disposition de la plateforme d’hébergement citoyenne un bâtiment situé à l’extérieur de la ville. Un appel aux dons de la plateforme Deux euros cinquante a permis l’installation rapide de sanitaires. Baptisé « La Porte d’Ulysse » le bâtiment accueille deux cents personnes chaque soir, avec également toute une organisation bénévole mobilisant chauffeurs, veilleurs et cuisiniers, permettant ainsi de soulager les familles qui accueillent le plus régulièrement.

À côté de la plateforme s’est créée « l’école Maximilien », où des enseignants accueillent les enfants le mercredi et le samedi après-midi, mais aussi les adultes qui peuvent y suivre des cours d’alphabétisation, de français et de néerlandais. On trouve également un « espace femmes » : un espace de rencontre et d’échanges multiculturel entièrement dédié à ces dernières. Une aide sociale et administrative, mais aussi le « cyber Max », qui met à disposition une plateforme digitale et propose des cours de prise en main des outils informatiques, d’aide à la création de cv et à la recherche d’emploi. Enfin le « ciné Maximilien », vaste réseau de cinéastes, artistes et cinéphiles Belges et réfugiés, propose des projections de films ou de documentaires au parc sous un grand chapiteau, mais organise également ailleurs des événements dans des cinémas et des festivals, afin de tisser des liens culturels et inviter à réfléchir la question de l’exil [4]. Le mouvement compte également avec la mobilisation quotidienne et sans faille des collectifs Stop déportations et Getting the voice out, luttant contre les expulsions et prenant en charge l’aide aux personnes placées en détention ou soumises à des avis d’expulsion grâce à la mobilisation de juristes et d’avocats [5]. Ainsi qu’avec l’engagement de médecins, de dentistes et d’hôpitaux acceptant de soigner les réfugiés. Enfin des collectifs organisent des actions symboliques, artistiques et humoristiques, d’interposition ou d’occupation, de non coopération ou de boycott afin d’interpeller directement le gouvernement.


Bras de fer avec le gouvernement

Une bataille s’est engagée, dès le début du mouvement, sur la langue. S’agit-il de réfugiés ou de migrants ? De rafles ou de simples arrestations ? Beaucoup prétendent que l’emploi du terme rafle est impropre, la définition est pourtant sans équivoque : selon Wikipédia « une rafle est une opération policière d'interpellation et d'arrestation de masse de personnes prises au hasard sur la voie publique ou visant une population particulière. Pour garantir le succès de l'opération, les organisateurs comptent particulièrement sur l'effet de surprise afin de limiter au maximum les possibilités d'y échapper. Sur le plan légal, la rafle est d'ordre administratif et placée sous le contrôle de l'autorité politique. [6] » De même le gouvernement évoque des mesures « d’éloignement » ou de « reconduite » à la frontière quand il s’agit d’expulsions et de rapatriements forcés dont se rendent complices les compagnies aériennes, parfois entravés par la réaction des autres passagers à bord. Les protestations vis à vis de la politique du gouvernement se font jour jusque dans les rangs de la police [7], dont certains membres informent la plateforme citoyenne des actions prévues, ce qui conduit parfois à leur annulation, surtout lorsqu’il s’agit d’arrestations d’ampleur car la réaction d’indignation de la part de la population ne se fait alors pas attendre. La complicité de la Société des transports intercommunaux de Bruxelles est également pointée du doigt, cette dernière acceptant de pratiquer sur ses lignes des opérations de contrôle conjointement aux forces de police, au cours desquelles les réfugiés sont arrêtés et conduits en centres fermés [8].

Le 25 février dernier, alors que se tenait le Forum européen de Rome, 10 000 personnes se sont rassemblées à Bruxelles [9] pour manifester leur opposition à la politique du gouvernement et en particulier à la loi sur les visites domiciliaires, jugée anticonstitutionnelle par le syndicat des magistrats [10] et qui prévoit de permettre les perquisitions chez les citoyens soupçonnés de venir en aide aux personnes en séjour irrégulier en vue de procéder à leur arrestation. Quarante-deux communes ont déjà sous la pression des citoyens voté une motion s’y opposant [11]. L’office des étrangers, soutenu par le gouvernement, est également dans le viseur de la Cour d’appel de Bruxelles pour avoir organisé et organiser encore à ce jour le rapatriement de ressortissants Soudanais [12], allant ainsi à l’encontre de l’article trois de la Convention européenne des droits de l’Homme. Enfin une perquisition initiée par la police de Bruxelles à l’asbl Globe Aroma, laquelle propose une collaboration artistique entre des artistes Belges et réfugiés, a mobilisé vingt-cinq policiers lors d’un vernissage, conduisant à l’arrestation de sept personnes dont l’artiste exposant [13]. À la suite de cette opération l’ensemble du secteur culturel, déjà très engagé dans l’accueil par la mise à disposition de théâtres les soirs sans représentation, s’est fortement fait entendre. Enfin une nouvelle loi vient d’être adoptée visant à faciliter l’expulsion de citoyens étrangers en séjour légal [14], accentuant encore la dérive du gouvernement vers la banalisation et la légalisation de la ségrégation des étrangers.

Selon Patrick Wautelet, professeur à la faculté de droit de l’université de Liège, « L’impression indéniable qui s’installe néanmoins aujourd’hui est celle d’une affirmation plus marquée de la souveraineté́ au détriment des droits concédés aux étrangers. Le statut des étrangers a toujours été traversé par une tension entre l’affirmation par l’État de sa souveraineté́ et la reconnaissance de droits aux contours plus ou moins fermes. […] On ne peut qu’être frappé par la multiplication et la diffusion très large d’un même discours qui nie à l’étranger la possibilité́ de revendiquer des droits, voire parfois son humanité́. [15] » C’est à cette déshumanisation opérée par le gouvernement que s’oppose la volonté de réhumanisation à laquelle en appellent les citoyens Belges. Les témoignages récoltés par le site Perles d’accueil [16] participent de cet effort en donnant à lire les récits des rencontres faites par les accueillants au cours d’un trajet en voiture ou d’un hébergement. Derrière le mot « migrant » se dessine ainsi au fil des témoignages des visages, des histoires, des portraits d’hommes et d’adolescents qui prennent plaisir durant le répit inopiné qui leur est permis, de simplement cuisiner, lire ou jardiner.


La démocratie à l’heure des réseaux sociaux

Cette dérive du gouvernement Belge ne fait pas exception en Europe. En France également les citoyens luttent et s’organisent, réquisitionnant des bâtiments ou organisant chez eux des hébergements qui les placent dans l’illégalité pour « délit de solidarité ». Cette bataille pour faire valoir les libertés et les droits fondamentaux bafoués par nombre de gouvernements pourtant moins nationalistes que le nôtre semble ainsi de plus en plus se jouer sur le terrain d’un certain pragmatisme, hors des étiquettes politiques, hors de toute association ou organisation préétablie, prônant plutôt un « agir chacun là où nous vivons ». Dans un article publié par Lundi Matin l’auteur défend : « le contenu d’une lutte réside dans les pratiques, les moyens qu’elle adopte plus que dans les finalités qu’elle proclame. […] En agissant à partir des lieux que nous habitons et en y développant des formes de vie, nous n’émettons aucune grande prétention idéologique sinon plutôt des petites vérités communes, au sein d’un processus complexe, dynamique et en certaines occasions contradictoires. […] Finalement, nous souhaitons signaler le divorce qui se produit en de multiples occasions entre le monde militant nous apparaissant comme un ghetto (avec toutes ses identités idéologiques) et la vie quotidienne que nous voyons comme centrale. [17] »

En interrogeant le vivre ensemble et ses modalités possibles et en prenant la vie quotidienne comme terrain d’action, une action politique se dessine qui est à la croisée des dimensions du collectif et du singulier. Ces mouvements citoyens, en prenant en considération la parole et la place singulière de chacun au sein du collectif pensé comme un réseau, sans viser le consensus mais une action politique possible, selon un mode d’organisation hétérogène mobilisant chacun là où il se trouve, permettent de surcroît de retisser une forme de lien social nouveau. En Belgique, depuis quelques années, les pages Facebook fourmillent où s’organisent par quartier prêts et dons de biens divers, échanges de services ou d’informations, sollicitations pour monter ou faire avancer tel projet personnel ou collectif, ou encore concertations sur les actions à mener auprès du service « urbanisation » de la commune. Plus récemment, en France, la victoire des défenseurs de la zad de Notre Dame des Landes est le signe que ces nouvelles formes d’organisation, de lutte et de mobilisation citoyennes dessinent le monde à venir. Elles sont par ailleurs à replacer dans le contexte plus large d’un désir de démocratie qui s’affirme aujourd’hui en Europe et au-delà, d’autant plus fortement que le droit de l’État, comme le soulignait Alexandre Stevens à Bruxelles [18], menace sans cesse plus vivement de prendre le pas sur nos États de droit.

* Article publiés dans Mental n°37 « Désirs de Démocratie ».


[1] https://www.rtbf.be/info/dossier/drames-de-la-migration-les-candidats-refugies-meurent-aux-portes-de-l-europe/detail_au-parc-maximilien-les-benevoles-demandent-que-l-etat-prenne-ses-reponsabilites?id=9074990

[2] https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_des-objectifs-chiffres-d-arrestation-de-migrants-au-parc-maximilien?id=9748662

[3] https://www.rtbf.be/info/regions/bruxelles/detail_parc-maximilien-dans-les-coulisses-de-l-operation-d-hebergement-des-migrants?id=9765691

[4] https://www.bruzz.be/fr/videoreeks/bruzz-24-2016-01-06/video-cinemaximiliaan-un-cinema-ephemere-pour-les-refugies

[5] http://www.gettingthevoiceout.org/presentation_fr/

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Rafle

[7] http://m.rtl.be/info/965671

[8] http://www.7sur7.be/7s7/fr/34762/Crise-des-refugies/article/detail/3382678/2018/03/06/La-STIB-est-le-bras-arme-de-Theo-Francken.dhtml

[9] https://www.rtl.be/info/belgique/societe/des-milliers-de-personnes-manifestent-a-bruxelles-pour-faire-plier-le-gouvernement-999191.aspx

[10] https://www.rtbf.be/info/societe/detail_les-visites-domiciliaires-jugees-anticonstitutionnelles-par-le-syndicat-des-magistrats?id=9819152

[11] http://www.levif.be/actualite/belgique/visites-domiciliaires-49-communes-se-prononceront-cette-semaine-en-wallonie-et-a-bruxelles/article-normal-805287.html

[12] http://www.lalibre.be/actu/belgique/le-rapatriement-des-soudanais-suscite-des-decisions-de-justice-contradictoires-59e70bf9cd70461d26aca358

[13] http://plus.lesoir.be/140149/article/2018-02-14/globe-aroma-nous-refusons-que-nos-asbl-servent-de-souricieres

[14] http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/les-ressortissants-etrangers-nes-en-belgique-pourront-bientot-etre-expulses-589d96b6cd702bc3191a804f

[15] Patrick Wautelet, « Triomphe de la souveraineté́ sur le droit? », http://www.myria.be/files/Contribution_externe.pdf

[16] http://www.perlesdaccueil.be

[17] https://lundi.am/Contre-l-anarchisme-Un-apport-au-debat-sur-les-identites

[18] Lors de la première soirée Zadig du 30 janvier 2017 au local de l’ACF sur « Le suicide des États nations ».



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