• Juliette Parchliniak

Encore un effort pour être indiscipliné ! *


L’art hors-les-normes, également appelé art en marge, art cru ou art singulier, constitue un mouvement contemporain post-art brut qui regroupe des créateurs autodidactes et prône une forme d’art originale et spontanée, allant à l’encontre de l’art officiel, consensuel et autorisé, qu’il interpelle de façon vivante.[1]

Ne pourrait-on loger sous cette enseigne les actions menées par certains collectifs artistiques et citoyens qui viennent réémailler d’une façon nouvelle le tissu social, aujourd’hui mis à mal par un excès de prescriptions et de contraintes ? Ceux qui s’y engagent, souvent désignés comme artivistes, visent une réappropriation singulière de l’espace publique en tant qu’espace destiné à l’usage de tout un chacun, lequel tend à disparaître au profit d’espaces toujours plus surveillés et laissant toujours moins de place aux manières non conformes d’en user.[2]

On rencontre ainsi à Bruxelles le Collectif Manifestement, qui a organisé en 2013 « la première manifestation démocratique de l’Histoire », et donc sans titre, afin de laisser place à la revendication singulière de chacun des participants.[3]

Le ministère des désordres poétiques veut quant à lui s’opposer au fonctionnalisme et stimuler poétiquement la réappropriation de l’espace public, en faisant de la ville elle-même, par ses interventions illicites, une œuvre d'art pouvant être librement façonnée.[4]

Il y a également le Projet de géographie Subjective de Catherine Jourdain, qui invite les habitants de diverses villes Belges et Françaises à interroger les notions de territoire et d’identité par une nouvelle forme de cartographie fictionnée réalisée selon le vécu chacun.[5]

Par ailleurs le collectif britannique Reclaim the Street ! (Libérez les rues !), né en 1994 et visant à une réappropriation sauvage, temporaire et festive de l’espace public, fanfares et brigades de clowns à l’appui, a connu en Europe et notamment en Belgique de nombreuses répliques.[6]

Cependant, il existe aussi des groupes beaucoup plus discrets, que l’on qualifie d’acktivistes tant leurs mode opératoire s’apparente à celui des hackers sur la toile. Ainsi Urban eXperiment[7], groupe clandestin spécialiste de l’infiltration né dans les années 80 à Paris, et divisé en plusieurs sections, n’est découvert qu’après vingt ans d’activités. En 2004, une dénonciation conduit la police à un complexe souterrain situé à côté de la cinémathèque et doté d’une salle de projection, où La Mexicaine De Perforation (section artistique d’U.X.) organisait tous les ans un festival de cinéma. A peine quelques jours plus tard de mystérieux déménageurs avaient subtilisé l’ensemble du matériel au nez des policiers, laissant ce simple message : « Ne cherchez pas ». En 2006 on découvre cette fois Untergunther (section restauration de patrimoine de U.X.) qui a réalisé un chantier d’un an pour restaurer l’horloge Wagner du Panthéon à Paris, et qui est assignée en justice par le Centre des Monuments Nationaux, après avoir informé de leur travail l’administrateur du lieu afin qu’il se charge de remonter l’horloge. Ils furent relaxés mais la réparation effectuée fut démontée.

Investir de façon clandestine, positive, apolitique et non marchande les « délaissés urbains », ces espaces publics sous-utilisés, c’est également ainsi que l’on pourrait décrire The Underbelly Project, réalisé à Brooklyn en 2010, puis de nouveau à Paris en 2011, pour lequel de célèbres street-artistes se sont emparés de stations de métro abandonnées et y ont réalisé des fresques qui n’ont été divulguées que par le biais d’un site internet, les lieux étant demeurés secret. Nous avons produit « un art que personne ne pourra voir » revendiquent les auteurs, ni acheter donc, ce d’autant plus que les œuvres sont condamnées à être éphémères par l’humidité régnant dans les souterrains.[8]

Cet endroit pourrait cependant être découvert – qui sait – par un urbexeur, ou explorateur urbain, ces aventuriers d’un genre nouveau qui parcourent le monde en quête, non pas de terres inexplorées, mais de lieux à priori inaccessibles, recelant une histoire singulière et oubliée qu’ils s’attachent à restituer.[9]

Ces désobéissants de tous poils qui œuvrent de façon affichée ou clandestine aux confins de la légalité pour redonner sens aux notions de collectif et de singulier, frayent la voie à de nouveaux modes d’émancipation quant aux normes qui rendent toujours plus étriquées les possibilités d’un vivre ensemble et nous rappellent, avec Bernanos, que pour faire un peuple libre, il faut beaucoup d’indisciplinés...



* Intervention présentée lors d'une soirée préparatoire au 8ème congrès de l’Eurofédération de psychanalyse : La clinique hors-les-normes.

[1] http://artbancal.over-blog.com/article-52498924.html

[2] http://next.liberation.fr/arts/2011/02/18/artivistes-en-actions_715767

[3] http://www.manifestement.be/2013/index.htm

[4] http://desordres-poetiques.blogspot.be/p/presentation.html

[5] http://www.geographiesubjective.org/Geographie_subjective/Presentation.html

[6] http://www.collectifartivist.be/actions/reclaim-the-streets/

[7] https://www.franceculture.fr/architecture/untergunther-reparateurs-clandestins-du-patrimoine, https://framablog.org/2012/05/15/urban-experiment-hacker/, http://www.article11.info/?Lazar-Kunstmann-porte-parole-de-l et https://seminesaa.hypotheses.org/7794

[8] http://www.souslajupe.net/the-underbelly-project-a-paris/, http://www.allcityblog.fr/28718-paris-the-underbelly-project/, http://www.zeutch.com/the-underbelly-project-paris/ et http://www.courrierinternational.com/article/2010/12/02/new-york-renoue-avec-l-underground

[9] http://www.urbex.me/, https://www.rtbf.be/info/societe/detail_l-urbex-ou-la-balade-aux-confins-de-la-legalite?id=8335515 et http://www.lavenir.net/extra/urbex

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