• Juliette Parchliniak

Eau Argentée : Que filmer en Syrie ?

Mis à jour : 19 nov. 2019

En 2014 était présenté au festival de Cannes, avant sa sortie dans les salles en France la même année, un objet cinématographique singulier, intitulé « Eau Argentée, Syrie autoportrait ». En 2011 a éclos ce que l’on a appelé le « printemps arabe », un vaste mouvement de contestation populaire, d’abord en Tunisie, puis en Jordanie, en Egypte, au Yémen, en Libye, à Bahreïn, et enfin également en Syrie, conduisant à la révolution et parfois au renversement des régimes dictatoriaux alors en place. En Syrie, devenue le territoire de tous les enjeux, la guerre toujours en cours a donné lieu à un conflit globalisé ravageant le pays et provoquant la mort de centaines de milliers de personnes et l’exil de millions d’autres. « Eau Argentée » parle de cette révolution et de ses suites. Le film est divisé en chapitres mais on distingue plus essentiellement deux parties. La première se compose d’images prises sur le vif avec des téléphones et diffusées sur les réseaux sociaux au moment de la révolution, ce sont des images anonymes mêlées à celles prises par le réalisateur et narrateur, Ossama Mohammed, avant son départ pour Paris. Celui-ci a participé à la quinzaine des réalisateurs où il a tenu des propos ouvertement opposés au régime. Comme nombre d’artistes et de journalistes menacés, il a alors choisi de rester à Paris. S’ensuivent des images monotones de la ville sous la pluie, à l’image de la tristesse et de la honte qui l’envahissent au fil de son exil, de ne pas trouver le courage de regagner sa terre natale où la contestation, pourtant violemment réprimée, ne faiblit pas.

La seconde partie s’ouvre avec sa rencontre sur internet avec Wiam Simav Bedirxan, une jeune femme kurde restée à Homs, bastion du soulèvement contre le régime, et qui est parvenue à se procurer une caméra à Alep. Elle parvient à entrer en contact avec lui sur facebook et sollicite son regard de réalisateur : « Si tu étais ici à Homs, que filmerais-tu ? » À partir de ce moment ce sont leurs échanges, tendres et souvent poétiques, qui feront le fil du film. Son nom est Simav, ce qui signifie « eau argentée » en kurde, et elle le surnomme « Hevalê », mon ami. Le film nait donc de la rencontre et des échanges entretenus par cet homme, un réalisateur Syrien qui a fui à Paris, avec cette jeune femme kurde qui est restée à Homs, caméra en main, durant le siège et la prise de la ville par les forces armées du gouvernement. Qu’elle sollicite son regard et son savoir de réalisateur est ce qui permet au narrateur de supporter sa fuite et la distance d’avec les événements qui ébranlent son pays. De lui adresser les images qu’elle tourne jour après jour – le siège de Homs et l’exode des habitants puis la ville dévastée et ceux qui restent, les derniers combattants de l’Armée syrienne libre, les enfants à qui elle fait la classe – est ce qui lui permet à elle de rester : « Si j’ai survécu c’est grâce à cette caméra, elle était comme un coeur qui battait, et Ossama à Paris était le cordon ombilical qui me reliait à la vie. »[1]

À partir de leurs échanges, le film présente une réflexion sur l’image et la nature même du cinéma, où se fait entendre une référence à Hiroshima Mon Amour avec ses images d’archives insérées dans le film et à ce qu’on pourrait appeler un « cinéma du désastre ». Une question revient à la façon d’un leitmotiv tout au long du film, qui se présente comme un montage de vidéos et d’images fixes : comment se servir des images pour montrer, comment fait-on du cinéma ? L’objet autour duquel tourne leurs échanges est au delà de la vision, elle se demande que faire de ces images, que faire de ce qu’elle voit. Il s’agit d’introduire, dans le registre de l’image, le signifiant, afin que quelque chose se construise et s’articule. Le matériaux est du côté de l’image mais il y a ici la production d’un récit qui montre, au delà de l’image, et bien mieux qu’elle, quelque chose d’indescriptible et de réel. Cet objet indescriptible qui cherche à être saisi est celui qu’ils ont en commun, le désastre qui s’est abattu sur le peuple Syrien, mais ce qui arrête le défilement des images et saisit le spectateur est ce qui se dit et se noue entre eux, c’est cette histoire d’amour naissante et l’attente, de part et d’autre, du prochain message. Ainsi ce sont les mots, leurs mots, qui offrent un cadre pour le regard, et donnent un sens autre aux images. La ville, à l’image du pays tout entier, est réduite à l’état de ruines nues et désolées, mais elle est habillée de la présence de Simav et incarnée par son désir de vivre. Vivre libre et sans voile. Vivre à Homs. Désir sidérant. Sans compromis. Quant à Ossama Mohammed, répondant sur les raisons qui l’ont poussé à faire ce film, il dira : « la première réponse, c’est pour sauver mon humanité »[2]. C’est un paradoxe, c’est d’ailleurs celui que défend aussi la psychanalyse, c’est cependant toujours par l’expression vibrante et singulière d’un seul qu’a chance de se faire entendre la voix d’une humanité possible.

[1] « Eau argentée, Syrie Autoportrait » : 1001 images de Syrie et 1 miracle, Le monde du 17 mai 2014.


[2] Témoigner de la barbarie, le cas Eau Argentée, festival des étoiles 2015, vidéo youtube : https://m.youtube.com/watch?v=4-QPyi16akw





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